10 canoës

150 lances

et trois épouses

de Rolf de Heer

Australie / 2006 / 1h31 / Avec Crusoe Kurddal, Jamie Dayindi Gulpilil Dalaithngu, Richard Birrinbirrin, Peter Minygululu, Frances Djulibing, David Gulpilil Ridjimiraril, Dalaithngu, Sonia Djarrabalminym, Cassandra Malangarri Baker, Philip Gudthaykudthay, Peter Djigirr, Michael Dawu et Bobby Bununggurr / Co-réalisateur : Peter Djigirr (alias Crocodile Man) / Scénario : Rolf de Heer avec les habitants de Ramingining / Photographie : Ian Jones / Production : Fandango/Vertig / Distribution : Memento Films

Légende tribale

Depuis une quinzaine d'années, le cinéma aborigène australien déploie ses branches et les fruits qui commencent à nous parvenir sont tous plus succulents les uns que les autres. Inspirés de réalités présentes ou ancestrales, aux enjeux identitaires comme on peut le comprendre, les métrages d'une extraordinaire créativité nous donnent à découvrir par petites touches foisonnantes l'histoire d'un peuple très hétéroclite, rassemblé en une grande famille pleine d'humour et d'imagination. Loin du sentiment revanchard ou culpabilisateur qu'ils pourraient pourtant légitimement exprimer à l'égard de ceux qui furent leurs colonisateurs, les aborigènes d'Australie sont heureux de s'ouvrir au monde et lui donnent le meilleur d'eux-mêmes. Ici, c'est en format scope que le cinéaste australien Rolf de Heer et son compatriote le célèbre acteur David Gulpilil natif de Ramingining nous racontent une histoire puisée aux racines de cette petite ville du nord de l'Australie. Les Yolngus se sont prêtés au jeu de la mémoire avec sérieux et ludisme tout à la fois. Et c'est avec une surprise émue, fière et admirative qu'ils ont pu apprécier le résultat de leur travail. La narration, l'image, le jeu des acteurs, tout est qualité grand angle.

Une caméra très sensible survole en panoramique une rivière qui nous emmène jusqu'au marais d'Arafura où les ancêtres des Yolngus avaient établi leur campement et récoltaient les œufs de gumangs (oies sauvages), filant sur de légers canoës, bien avant l'arrivée des Balandas (les Blancs). Le champ restera grand angle tout au long de cette histoire d'amour impossible, de loi tribale et de sorcellerie, nous proposant en gros plan des personnalités fières et enclines à la plaisanterie, ou fondant comme l'animal sur sa proie à chaque péripétie d'un scénario aux multiples tribulations, bardé de rebondissements. Ian Jones à la photographie (Né un 4 juillet, d'Oliver Stone).

C'est l'histoire du jeune Dayindi amoureux de l'une des trois femmes de son frère aîné Ridjimaril, auquel ce dernier raconte l'histoire passée de Yeeralparil qui comme lui aimait en vain la troisième épouse de son frère aîné, histoire inspirée de photographies du peuple Yolngu prises dans les années 30 et jouée par leurs descendants. L'histoire au présent est en noir & blanc et celle au passé en couleur. La morale de l'une sera l'enseignement de l'autre et les innombrables pérégrinations de l'esprit seront aussi tortueuses que le serpent qui ronge le cœur du malheureux Dayindi. Une construction narrative qui ondule comme la queue du crocodile à travers le marécage. Pour les habitants de Ramingining, équipés en outils modernes, maison, télévision, supermarché, Internet, mais dont les traditions ont perduré à travers les cérémonies, l'art et un système complexe de parenté, 10 canöes équivaut à une reconstitution live de leur patrimoine culturel. Né de la collaboration entre le réalisateur australien d'origine néerlandaise et l'acteur David Gulpilil pour The Tracker (2002) et de l'amitié qui s'ensuivit, inspiré par les photographies en noir & blanc de l'anthropologue Donald Thomson, le film joue en fait sur quatre temps. Et « cette histoire – l'histoire que raconte Ten canoës – n'est pas terminée. Elle se poursuit encore et encore car c'est l'histoire de notre peuple et de notre terre. » conclut David Gulpilil…

Cécile-Fleur Brunod

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