Quinzaine, 37e

« The Camera is a weapon »

Room

de Henry Kyle

© CFB

Cette année, le jeune cinéaste texan Henry Kyle a fait la fierté d'Austin, ville cinéphile, en étant sélectionné d'abord au Sundance Festival puis à Cannes parmi les heureux lauréats de la Quinzaine des Réalisateurs. D'abord destiné à des études de sciences, Henry Kyle s'oriente rapidement vers les arts et prend caméra en main. Subversif dans les sujets qu'il traite, mais aussi dans sa manière de détourner les genres, il commence par se faire remarquer avec le documentaire American Cowboy. L'occasion de mettre au coeur de l'arène l'Association internationale du rodéo gay (l'IGRA), tout en jouant avec les conventions du western. Son second documentaire, University, Inc., le place dans la lignée d'un Michael Moore et rend compte de démêlés entre étudiants et professeurs d'université.

Room est son premier long-métrage. Il dit s'être inspiré des photographies trash ou parfois simplement crues de Nan Goldin et c'est effectivement sans tabous qu'il filme le corps alourdi, dont les rondeurs ne manquent pourtant pas de féminité ni de charme, de Cyndi Williams. Comédienne de théâtre, celle-ci interprète ici une mère de famille au bout du rouleau à Houston. Son quotidien est une course effrénée constituée de petits boulots sans intérêt jusqu'au Night Bingo Paradise, dont elle ressort lessivée, son visage enfantin creusé par le vide – qui lui cause pourtant bien du souci ! - d'une destinée sans horizon malgré le ciel bleu clair aux nuages translucides qui apparaît parfois au-dessus de sa voiture.

Scindé en deux parties, à la manière d'un Mullholand Drive de David Lynch – un procédé qui décidément ouvre de belles opportunités narratives – Room lui offrira-t-il la chance de briser ce carcan fatal qui l'empêche d'être ? Henry Kyle fait basculer ce drame domestique tristement banal dans un thriller particulier, à sa manière – psychologique, mystique, fantastique ? S'il affirme avoir retiré beaucoup des écrits psychanalytiques de Carl Jung sur l'inconscient et les rêves, son film s'inscrit également dans la brèche ouverte par les films marquants que sont Mullholand Drive d'abord – l'intonation plaintive d'un « I don't know where I am ! » étant exactement similaire à l'exclamation apeurée de la dénommée Rita « I don't know who I am ! » - (et de l'univers lynchéen en général), mais aussi Kaïro de Kiyoshi Kurosawa et The Ring de Gore Verbinski. Le réalisateur semble s'amuser à détourner les genres du thriller et du fantastique en leur apposant cette curieuse touche réaliste d'une candeur désabusée, jusqu'à une prise d'indépendance à tous niveaux.

Le complexe informatique – et informatif - mis en place par l'homme le ronge désormais de l'intérieur et le désespoir humain prend tantôt l'apparence de défaillances vidéo-neurologiques. Notre héroïne Julia Barker est la proie de vertiges brouillant sa conscience et lui imposant les visions mi-démoniaques, mi-réalistes d'une grande salle ressemblant à un entrepôt déserté aux colonnes de béton menant à une ouverture lumineuse. Henry Kyle a tenté de donner à cette « pièce hypnotique » une forme rappelant les perspectives représentées dans les tableaux de la Renaissance, afin que celle-ci « comporte un sentiment d'iconographie religieuse sans que les spectateurs puissent clairement l'identifier », faisant vaguement songer à une chapelle. La deuxième partie du film marque donc un tournant semi-réel dans l'histoire de Julia Barker et Henry Kyle la propulse à New York, telle une touriste aux yeux écarquillés accomplissant un rêve, se promener dans les rues imposantes de la Big Apple. Mais le cinéaste va plus loin et c'est en Alice au Pays des merveilles qu'il transforme cette poupée d'un certain âge, vive et fatiguée à la fois.

Les couleurs du film prennent souvent une teinte rose crémeuse, reflets tendres d'une âme chaleureuse et aimante, proche de sa famille. New York, au contraire, est striée par les faisceaux électriques rouges et bleus, les néons multiformes, changeants et clignotants dans l'obscurité, et Julia Barker se détache telle un point isolé dans une masse en mouvement, parfois simplement amassée. Son périple, plus souvent horrifique qu'heureux, est baigné dans une ambiance sonore douce et alerte, composée d'un score électronique minimaliste rendant son « état de sommeil éveillé », émaillé de quelques mélodies bienvenues, ou marqué par de grands coups métalliques sourds qui nous plongent dans l'antre du progrès, une grande fabrique sin deus. Telle Alice au Pays des merveilles, Julia fait des rencontres étranges qui la guident ou l'égarent. Elle est à la recherche d'une pièce ouverte, celle qui libèrera son esprit et lui permettra de respirer, et pour cela pénètre des buildings, ouvre de multiples portes. Elle débouche sur un espace à ciel ouvert pour revenir désespérément à cette chapelle ardente de son inconscient, un tunnel sombre dans un temple de béton qui mène à la lumière, ressemblant étrangement aux témoignages de ceux qui ont approché la mort.

Henry Kyle nous livre un thriller fantasmagorique désespérément moderne et réaliste.

Cécile-Fleur Brunod

2005 / Etats-Unis / 1h16 / Avec Cyndi Williams / Musique : Fritz Robenalt / Production : The 7th Floor (& C-Hundred Film Corp., Cinepraxis

 

 

 

 

 

 

 

Productions)