Caméra sur rue

Etrange cinéaste que Lars von Triers, qui fait « vœu de chasteté » et fonde le Dogme 95 pour un rapport de la caméra au réel pur et détaché de toute artifice, nous présente la magnifique trilogie Breaking the Waves - Les Idiots – Dancer in the dark puis s'avançe sur un terrain proche de la scène de théâtre où la réalité est à reconstituer à partir de quelques lignes suggérées dans Dogville et Manderlay. Pour son premier long-métrage, Andrea Arnold a choisi de se baser sur les contraintes qu'il propose dans le concept Advance Party : trois réalisateurs développent des scénarii à partir d'un même groupe de neuf personnages. Les règles du Dogme priment : unité de lieu et de temps, éclairage et son naturels, caméra à l'épaule… C'est donc sans effets spéciaux que la toute nouvelle réalisatrice nous plonge dans l'ambiance froide et ambiguë d'une filature à travers caméras de surveillance et blocs de béton tagués, l'obstinée et douloureuse traque d'un homme par une femme à l'affût du danger. Le regard flaire l'odeur d'un trouble aussi sûr que non identifié et détecte les indices confus d'un drame passé et à venir. L'ordinaire prend des contours policiers et personnels.

Les postulats de départ imposés par le concept Advance Party sont autant de restrictions que la cinéaste utilise pour construire un scénario riche d'ouvertures. Elle respecte et dépasse à la fois l'unité de lieu en imaginant une protagoniste opératrice dans une société de vidéosurveillance. L'occasion de démultiplier la ville sur les écrans. Un moyen également de dédoubler l'action et d'instaurer la narration sur deux plans. Dans un métrage où la caméra à l'épaule épouse parfaitement le regard de celui qui la dirige, le système de vidéosurveillance renforce encore l'importance accordée au regard. Transposer la réalité à l'écran sans faux-semblants se transforme en une mise en abîme du regard et ouvre une brèche. Le bouleversement soudain de Jackie à la vue d'un homme semble fait d'une certitude obsessionnelle et pour le spectateur, constitué uniquement de regards et de poursuites, ne repose que sur l'interrogation. L'unité de temps est à son tour dépassée, le présent ripe sur un passé ignoré qui détermine un avenir glissant. Les hautes tours nimbées de froid et de vent, un couple d'adolescents désoeuvrés, les passants des rues, les habitués d'un pub se dressent alors tous comme autant de questions. L'absence se projette en un drame qui remplit l'espace d'une impulsion, parfois adoucie par une couleur orangée, qui nous pousse sans cesse en avant. Le réflexe du spectateur serait de vouloir franchir chaque image de la pellicule pour parvenir à la suivante plus vite. De même que le travail de Jackie consiste à anticiper pour les prévenir les accidents prévisibles sur les écrans de surveillance. C'est ainsi qu'en apparence au plus près de la réalité, Andrea Arnold la filme en creux pour ne nous révéler les raisons de cette vie que par soubresauts de paroles lâchées dans le froid jusqu'à ce que l'abcès crève et brise la glace. Le regard tendu de Kate Dickie est magnifique. Les protagonistes se profilent à la lumière d'une intimité suspecte et du dangereux rapprochement des corps. Caméra sur rue, tour qui se dresse au loin, ascenseur vers la mort, idée fixe, traque d'un homme aux mystérieuses allées et venues, Alfred Hitchcock tire sans doute les ficelles conscientes ou inconscientes du scénario. Pour un drame très moderne de Andrea Arnold.

Cécile-Fleur Brunod

Ecosse / 2006 / 1h53 / Avec Kate Dickie, Tony Curran, Martin Compston, Nathalie Press / Photographie : Robbie Ryan / Distribution : Equation

 

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