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Quand le Festival de Cannes célèbre le cinéma, à quelques pas du Palais officiel, sur la Croisette, un autre festival bat son plein. Cette année, la sélection de La Quinzaine des Réalisateurs était fraîche et variée, très cohérente dans son ensemble, et la quasi-totalité des longs-métrages invités à concourir sortiront en salles. Un succès. Un nouveau souffle qui pourrait s'expliquer par la récente nomination, il y a deux ans, de monsieur Olivier Père au poste de Délégué Général. Nous le découvrons tandis qu'il commente la sélection et précise le fonctionnement du festival. Et nous n'avons que des raisons de nous réjouir.
Entretien avec Olivier Père
Rappelez-nous l'élan fondateur à l'origine de la Quinzaine des Réalisateurs en 1968…
La Quinzaine des Réalisateurs est une émanation plus ou moins directe de mai 68. C'était assez politisé à l'époque, mais cela exprimait aussi un désir de cinéastes. La SRF, Société des Réalisateurs de Films, a eu l'idée de créer un festival qui aide, soutienne et montre les films de nouveaux cinéastes, en provenance de pays en effervescence. C'était la grande époque des nouveaux cinémas, le cinéma post-nouvelle vague avec l'émergence de gens comme Werner Herzog et Rainer Werner Fassbinder en RFA, Bernardo Bertolucci en Italie, les nouvelles vagues suisses et québécoises, Philippe Garrel en France… Il y avait une effervescence créatrice absolument hallucinante et ce n'était pas ce genre de films qui représentaient les pays au Festival de Cannes en compétition officielle. Le festival officiel était officiel au sens strict. A l'époque, il n'y avait pas de comité de sélection et tout reposait sur un système de représentation nationale. Le gouvernement italien choisissait deux, trois films pour représenter officiellement l'Italie à Cannes, et idem pour les autres pays. Evidemment, il y avait de grands films, mais aussi des choses très académiques ou sans grand intérêt. Dès le départ, la Quinzaine des Réalisateurs s'est donc présentée comme une alternative, avec une idée de contre-programmation, de contre-festival. L'idée qu'un Délégué Général choisisse les films et opère une sélection nous paraît naturelle aujourd'hui, mais c'était quelque chose de neuf en 69. La ligne du festival est restée très longtemps la même, en tout cas la personne occupant le poste de Délégué Général, et co-fondateur de la Quinzaine, Pierre-Henri Deleau, est restée en place 30 ans. La Quinzaine a très tôt découvert des auteurs importants. C'est elle qui a montré les films de Werner Herzog, les premiers films de Nagisa Oshima en Occident, Fassbinder, Theo Angelopoulos, Ken Loach, beaucoup de cinéastes importants des années 70 (Scorsese, par exemple) Dans les années 80, il y a eu Jim Jarmusch, Caméra d'or avec Stranger than Paradise, Spike Lee, dans les années 90, Naomi Kawase Caméra d'or avec Suzaku, Takeshi Kitano et Kids Return, Virgin Suicides de Sofia Coppola. La liste est assez longue… !
Aujourd'hui, comment fonctionne le comité de sélection ?
D'abord, il fonctionne bien. Contrairement à la Semaine de la Critique, qui est un système très démocratique où les gens votent et les films sont choisis par des élus, et par rapport à la sélection officielle qui est une machine compliquée comportant plusieurs comités de sélection, plusieurs personnes qui décident, la Quinzaine présente cette particularité, sans que ce soit du tout totalitaire, de confier les pleins pouvoirs au Délégué Général en ce qui concerne le choix définitif de la sélection. Concrètement, je travaille avec une équipe de sélectionneurs composée de cinq personnes. On voyage ensemble ou chacun de notre côté, on va chercher les films, on établit tout un réseau de contacts, de liens, de voyages… On voit les films la plupart du temps ensemble, c'est très collégial, on discute beaucoup. Mais la règle du jeu est qu'on ne procède pas par vote, on ne coupe pas la poire en deux et à la fin, j'assume l'entière responsabilité du choix de la sélection. Il est rare que je sois le seul à trouver un film génial et les autres complètement nul, mais même s'il y a discussion, la décision finale m'appartient. Ce n'est pas une mince responsabilité, ce n'est pas non plus un délire d'autorité ou de personnalité, c'est simplement ce qui permet, je pense, d'obtenir une ligne éditoriale. Tous les films pris séparément valent ce qu'ils valent, mais sur l'ensemble de la sélection je crois que les gens reconnaissent non pas une patte personnelle qui serait la mienne, mais la défense d'une certaine idée du cinéma, de l'idée d'auteur ou de cinéaste, du travail de mise en scène. La succession de Pierre-Henri Deleau n'a pas été facile et a engendré une période un peu troublée. Lors de ma nomination, il y a deux ans, j'ai voulu revenir à cet esprit originel de la Quinzaine, avec des choix très affirmés, et surtout retrouver une singularité par rapport aux autres sections. Donc, pour nous, ce qui est le plus important dans cette fameuse ligne éditoriale, c'est le travail du cinéaste proprement dit, à savoir le travail de mise en scène au sens large, l'écriture cinématographique propre à un cinéaste.
Pouvez-vous préciser cette idée, justement, par rapport au choix de Sisters in law, un film documentaire ?
L'idée est d'être sensible à la mise en scène, au travail d'un cinéaste, mais sans faire de distinction ou de hiérarchie entre le cinéma de fiction, le cinéma documentaire, le cinéma plus ou moins artistique ou plus ou moins populaire. La personnalité, le talent, l'originalité d'un cinéaste peuvent s'exprimer sous des formes extrêmement variées. Il suffit de regarder la brève histoire du cinéma, de tous les cinémas, classique, moderne, hollywoodien, d'auteur, français, italien... On voit très bien qu'il y a des grands auteurs, des cinéastes immenses qui ont travaillé dans des registres et des systèmes de production très différents. Mais il est bon de le rappeler puisqu'on fait de plus en plus aujourd'hui de distinctions entre le cinéma d'art et essai, le cinéma d'auteur, les films qu'on voit dans les festivals ou non, ou alors, au contraire, il y a une sorte d'engouement un peu de mode pour le cinéma de genre. Je me fiche un peu de tout ça. J'aime toutes les formes de cinéma. Pour revenir au documentaire, il me semble que ce n'est pas un genre à part et je ne vois pas pourquoi on le confierait à des spécialistes ou on le confinerait dans un ghetto. Notre idée est de montrer un documentaire à côté d'une comédie ou d'un film policier ou encore d'un film underground. C'était valable l'année dernière pour Mur de Simone Biton, un film très important sur le plan géopolitique et le rapport au monde contemporain, mais je dirais que ce rapport est un critère applicable à n'importe quel bon film de fiction. Tous les grands films parlent de la société aujourd'hui, du monde qui nous entoure. Et ce qui m'avait enthousiasmé dans le film de Simone Biton, c'était justement son écriture cinématographique, son style, la beauté des mouvements de caméra. Elle filme plus l'espace que les corps, enfin il y avait un vrai travail de mise en scène. Dans Sisters in Law, ce travail-là est peut-être moins évident. Ce n'est pas une grande forme cinématographique, c'est un film qui a davantage été pensé pour la télévision. Mais en même temps, ce qui est très beau, c'est pour le coup la façon dont elle filme les gens, dont elle enregistre les prises de parole. Ce film est un vrai bloc de paroles ! Une sorte de comédie humaine qui se joue…
C'est un documentaire qui raconte une histoire finalement, l'histoire de femmes africaines prenant la défense d'autres femmes dans leur pays…
Et en même temps on n'est pas dans une mise en fiction du réel. Il n'y a pas ce dispositif un peu pervers qu'on retrouve dans beaucoup de documentaires aujourd'hui, pas de manipulation. Les choses se passent naturellement devant la caméra, avec une grande force. Les situations et les personnages sont tellement forts et extraordinaires, que ce soit les bourreaux ou les victimes, ou ces femmes qui interviennent… !
Que pensez-vous de la sélection dans son ensemble cette année ? En tirez-vous une idée générale qui s'en dégagerait ?
Quand je parle de ligne, c'est une ligne à la fois très stricte, toujours un film de cinéaste, et en même temps on ne va pas faire de rapprochement thématique ni même géographique. Quand on a commencé la sélection, on a tout de suite vu qu'elle risquait d'être très sombre, avec des films comme Alice, par exemple. Or, l'objectif était aussi de présenter des films plus légers, des comédies, pour que ce ne soit pas uniforme. On a donc évité au maximum les films un peu plombés, sinistres. Il y en a toujours, et souvent très bien, signés par de grands cinéastes. Finalement, c'est plus risqué et mal compris de montrer une comédie à Cannes que de montrer un film d'auteur très compliqué ou très sombre. Par exemple, Travaux, on sait quand ça commence… de Brigitte Roüan, un film que j'aime beaucoup, certaines personnes pensaient que n'était pas pour Cannes. Les gens ne comprenaient pas que même si c'était une comédie très drôle, un peu burlesque, délirante, c'était quand même un film d'auteur de Brigitte Roüan. Elle raconte dans ce film des choses très personnelles. Et c'est aussi personnel pour elle de faire Travaux que de faire Post-Coïtum animal triste .
Tous les films vont sortir en salles ?
Presque tous, c'est quelque chose dont je suis assez content ! Sur les 21 longs-métrages présentés, pas loin de 20 ont trouvé un distributeur, ce qui est plus que l'année dernière où sur 20 longs métrages seuls 13 sont sortis aujourd'hui. Je n'ai pas l'impression que cela signifie qu'ils étaient moins commerciaux ou plus difficiles. Je crois que cette année a été marquée par un regain d'intérêt, de confiance même dans la sélection de la Quinzaine et que les films ont été mieux vus. Un film comme Guernsey, qui n'est pas un film facile à sortir, va trouver un distributeur. Pareil pour Sisters in Law, plusieurs distributeurs sont très intéressés. Ce n'est pas que cela légitime notre travail, mais cela nous fait très plaisir car nous sommes là pour aider les films à être aimés et à être vus.
C'est vrai qu'à Cannes vos films sont difficiles à voir en raison de l'affluence !
Eh bien, oui ! 2005 a été une très bonne année. Sur le plan des entrées, ça a très bien marché, nous avons fait 2 500 spectateurs de plus. D'une part, nous avons un public très fidèle et exclusif, mais la Quinzaine est également ouverte à un public normal payant et aux cinéphiles de la région... Ca marche bien.
Quel est votre fonctionnement avec la SRF, les cinéastes… c'est une collaboration ?
Cela se passe très simplement. La SRF chapeaute la Quinzaine, elle ne la finance pas vraiment car nous avons des partenaires propres, en grande partie le CNC et les institutions qui nous soutiennent. La Quinzaine est une émanation de la SRF, et c'est aussi sa principale vitrine. Il n'y a pas d'intervention directe de la SRF, pas de comité de surveillance. La première année, il y a eu quelques réunions de suivi. La SRF n'intervient absolument pas sur les choix et les décisions qui sont prises. Cette carte blanche est la base de l'existence et de la véritable signification de la Quinzaine : une manifestation libre et indépendante.
Ils vous font confiance ?
Oui. Les deux premières années se sont très bien déroulées. Les responsables de la SRF sont très heureux de ce nouveau souffle de la Quinzaine, qui retrouve une place qu'elle avait un peu perdu à Cannes. Le Délégué Général est reconduit tous les ans après chaque assemblée générale de la SRF, où je présente un rapport sur le déroulement, l'organisation financière, mais aussi sur le choix des films et leur qualité artistique. Pour l'instant, tout va bien.
Les journalistes posent les questions et font les critiques, en retour quelles remarques auriez-vous à leur faire ?...
Je viens de la cinéphilie, de la Cinémathèque française où je suis responsable de programmation, mais je suis également critique aux Inrockuptibles. Je suis allé plusieurs années consécutives à Cannes en tant que journaliste pour les Inrocks. J'allais voir des films toutes sections confondues et j'ai appris à connaître la Quinzaine de cette façon. C'est vraiment un festival que j'ai suivi assez régulièrement, j'allais aussi à la Semaine de la Critique. Mes sélectionneurs viennent tous de la cinéphilie avec des trajectoires variées. Et je pense que ce qui nous distingue aussi d'autres festivals, c'est d'envisager la sélection comme un travail critique. La Quinzaine donne une estimation critique des films. C'est davantage une sélection qu'une programmation. Certains festivals offrent une programmation en choisissant la crème de la crème, ou en retenant les propositions intéressantes qu'on leur fait. Ensuite, ils présentent cela au public en lui délégant le pouvoir d'en juger. Au contraire, à la Quinzaine il y a déjà eu un travail critique. Alors, évidemment, je suis très attentif à ce que pensent les autres critiques des films. Cela coïncide ou non, il y a parfois des surprises… A Cannes, pendant la dernière partie du festival, on sent la fatigue des critiques ! Le manque de suivi a des retombées négatives sur les films. C'est une question de programmation aussi pour nous. Une fois qu'on a sélectionné les films, savoir comment on va les montrer, à quelle heure, quel jour, des choses très pragmatiques et techniques.
A la Quinzaine, pas de remise de prix mais en revanche un Carrosse d'or ?
Cela fait aussi partie de l'histoire de la Quinzaine. Dès le départ, la Quinzaine a été imaginée comme un festival non compétitif, d'une part pour se distinguer de l'officiel, de sa Palme d'or et de son côté très cérémonieux, ensuite pour ne pas faire de distinction entre les cinéastes choisis et les cinéastes invités. Il y a tout de suite eu une idée d'accueil, d'amitié, qui je pense a été bien retrouvée ces dernières années. Nos partenaires remettent des prix et il y a déjà la Caméra d'or, le plus grand prix après la Palme. Je suis assez réticent à la remise de prix, même le Prix du public, je trouve ça très démagogique. Mais il faut presque résister. Au sein de notre comité de sélection, certains ne seraient pas contre... Il y a suffisamment de compétition dans la vie ! Et nous sommes déjà très sélectifs. On ne montre que 20, 21 films, c'est beaucoup moins que la sélection officielle et Un Certain Regard. 20 films choisis sur 900/950, c'est déjà la récompense. On ne va pas en plus désigner le meilleur de tous et, de plus, je ne sais pas comment on le ferait. Il faudrait reconstituer un jury… En revanche, il y a le Carrosse d'or, un prix décidé et organisé par la SRF, remis à un grand cinéaste pour l'ensemble de son œuvre. Nous accueillons la remise du prix sans intervenir.
Qu'est-ce qui a motivé le choix de Wolf Creek dans la sélection ?
C'est un film d'horreur très violent, enfin un film de genre. Le critère est à peu près le même que les autres films. C'est un film que j'ai beaucoup aimé personnellement en tant que spectateur quand je l'ai vu à Sundance. J'aime beaucoup les films d'horreur, le cinéma fantastique... Ce qui est intéressant dans ce film, ce n'est pas son sujet, très basique, c'est un peu une resucée de Massacre à la tronçonneuse et l'histoire ne va pas révolutionner le cinéma, mais sa mise en scène : faire quelque chose de cauchemardesque, vraiment horrible sur un mode presque documentaire ! C'est comme dans certains films des années 70, dont Massacre, où à force d'hyper réalisme on débouche sur l'onirisme. Par rapport à la Quinzaine, c'est l'occasion de faire la distinction entre cinéaste et auteur. Il est évident que Greg Mclean, qui réalise un premier film d'horreur avec un petit budget - qui va d'ailleurs casser la baraque aux Etats-Unis car il a été acheté par la nouvelle société des frères Weinstein -, n'est pas un auteur. C'est un cinéaste qui a tourné un bon film d'horreur. Il n'y a pas d'anoblissement du film parce qu'il est présenté à la Quinzaine, ça ne donne pas plus à réfléchir ! Ce n'est pas pour transformer Greg Mclean en auteur ou dire que Wolf Creek est en fait une réflexion métaphysique sur le mal. C'est juste une bonne série B qui fait très peur ! Où les gens crient, où il y a des évanouissements, je trouve ça marrant. Il faut savoir que Massacre à la tronçonneuse avait été montré à la Quinzaine à l'époque. Voilà, c'est bien de mélanger un documentaire, un film d'horreur et une comédie, c'est un peu le plaisir du sélectionneur. Et puis c'est fidèle à la tradition. Pierre-Henri Deleau avait même projeté un film pornographique dans les années 70. On est libres, quoi ! Et on se fait plaisir.
La coïncidence des thèmes pour Alice et Keane, c'est un hasard ?
Nous avons pour principe de choisir film après film. On ne fait pas un gros paquet de 70 films et au dernier moment on pioche dedans. Donc, parfois, on arrive à un film qui ressemble un peu à un autre déjà sélectionné, mais s'il en vaut vraiment la peine, on le prend. L'année dernière, je me suis rendu compte que beaucoup de films étaient complètement obsessionnels. On en avait donc conclu qu'on était un peu obsessionnels nous-mêmes ! Il y avait plusieurs films sur la pédophilie, l'enfance maltraitée, évidemment c'était totalement involontaire. Mais quand on voit ce qui taraude les cinéastes de pays très différents, on s'aperçoit qu'on vit sur une petite planète !... La Quinzaine ne veut pas se faire le miroir des affres ou des angoisses d'une génération ou d'une société, mais cela arrive naturellement.
Vous êtes tributaires des œuvres des cinéastes...
Et de la production et de la santé économique mondiale du cinéma ! Cette année, nous avons vu beaucoup moins de bons films français. On s'aperçoit qu'il y a des choses qui vont mal... Certains pays sont sinistrés, d'autres au contraire en pleine effervescence.
Entretien réalisé en juin 2005 par Cécile-Fleur Brunod |
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