Aphorisme de cinéma
Perçu comme un haïku par la critique américaine, Old joy serait un poème cinématographique sur la nature, aussi simple et intense dans sa composition que dans son propos, un poème en trois temps trouvant son point d'acmé aux sources chaudes de Bagby. La spontanéité de la démarche cinématographique se fond dans l'écoulement naturel des choses et les tensions humaines jaillissent de la construction du monde. Un très beau film indépendant, tributaire du seul questionnement de l'auteur qui effleure les idéaux pour en relever la réalité et les pertes. Qui parle des belles choses pour ne pas se taire sur celles qui le sont moins. Un véritable bain de jouvence pour l'esprit, mouillé de lumière.
Deux amis prennent la route pour une brève excursion dans les montagnes de l'Oregon. Kelly Reichardt part de la ville du point de vue de Mark, futur père de famille - une femme enceinte, un toit, un jardin (un travail) -, puis le téléphone sonne et la réalisatrice nous emmène en voiture le long des habitations de Portland qui défilent jusqu'à Kurt, marginal dégagé de tout qui se débrouille et fera la clôture du film - errance nocturne de la solitude dans la misère des rues. Entre les deux, immersion dans un havre de paix. Désireuse de se soustraire aux pressions financières ou de principe, la réalisatrice monte le récit de façon très libre et intime. Ainsi dégagé de tout impératif autre que celui propre à la création, le film a été tourné en deux semaines et l'équipe réduite à six personnes a vécu l'expédition tout comme les protagonistes, nous livrant dans toute sa fraîcheur ce « new age western ». Un périple dont le rapport de force confronte l'homme à sa capacité d'ouverture et dont les points de tension glissent entre les jointures du monde. Les lignes de fuite sont multiples, depuis la fourmi sur une brindille à l'émission de radio sur la politique américaine. Entre le petit et le grand, deux hommes, deux cheminements qui se rapprochent, se touchent, s'éloignent. Rarement caméra attentive aura su saisir le poids et l'évanescence des choses avec autant de précision. Bitume, arbres, insectes, humains, tout est capté à l'aune d'un cadre consacrant la réalité, épousant chaque point de vue avec une acuité hors du commun. Un chef-d'œuvre vivifiant, aussi simple que l'humain est complexe.
Cécile-Fleur Brunod