Madeinusa

de Claudia Llosa

Pérou – Espagne / 2005 / 1h38 / Avec Magali Solier, Carlos de la Torre , Liliana Chong, Ubaldo Huaman / Photographie : Raul Perez Ureta / Musique : Selma Mutal / Production : Oberon cinématografica - Wanda Vision – Vela Film

Fable réaliste

Le premier long-métrage de la jeune réalisatrice péruvienne Claudia Llosa a été remarqué à l'étranger lors de nombreux festivals, et pour cause. D'apparence pittoresque, le film nous plonge dans le monde des croyances à travers les rituels d'une petite communauté. C'est une fable réaliste, un récit de fiction dont l'intention n'est pas d'exprimer une vérité générale mais d'interroger sa propre réalité. Qui a cru que la réalité n'était pas un plat qui se mange cru ?

Les Etats-Unis de Madeinusa, c'est Lima, la capitale péruvienne qu'elle ne connaît qu'à travers les magazines et le mystérieux départ de sa mère du petit village des Andes. Chaque année, le rituel des Jours Saints célèbre la beauté d'une jeune Vierge et invite la communauté à une licence festive aussi momentanée que débridée : le Christ est mort, Dieu ne voit plus rien sur terre, tout est permis. Mais tandis que la procession traditionnelle s'achève dans une orgie de danses et de feux d'artifice, le cœur de Madeinusa chante une toute autre partition. Egaré, un géologue frais émoulu de Lima échoue dans le village comme un loup dans la bergerie et donne aux rêves interdits de l'enfance une forme humaine inespérée. Les complaintes ancestrales fredonnées dans le clair-obscur des gestes quotidiens sont d'un coup éconduites sous l'impulsion soudaine d'une âme qui veut s'élancer libre et personnelle.

Selma Mutal se laisse alors porter elle aussi par l'envolée buissonnière des sentiments de la jeune fille et la musique de son quartet à cordes marquera chaque moment fort du chemin féminin vers la prise d'indépendance adulte. Claudia Llosa suit le cours immuable des us et coutumes d'un village avec humour, déroulant le fil du temps hors de notre temps, et laisse sourdre les battements de plus en plus rapides d'une poitrine déterminée par l'urgence, ou trop abrupte ou complètement muette. L'innocence de sa caméra ressemble à celle de l'héroïne, douce et rusée. La vie y est protégée, encadrée, liée, balayée par le vent et par le froid, blessée pour être finalement relevée, ou oubliée, comme un point dans le désert qui s'éloigne, étonnée d'un regard, tantôt cœur qui se tait, explose, s'affaisse, s'éteint, s'affole, s'apaise. La réalisatrice n'oublie ni la chaleur ni la cruauté de la nature humaine et se donne elle aussi l'intervalle inexorable et frénétique des Jours Saints pour nouer une intrigue où se joue l'histoire du temps, de la famille et d'une femme en devenir, une jolie tresse noire au nom inexplicable, mais très répandu au Pérou, paraît-il.

Si la liberté peut être factice, paradoxalement une croyance ne le sera jamais, puisqu'elle est éprouvée. « Si j'ajoute une foi absolue à l'idée du temps saint, je le vis comme une réalité » remarque Claudia Llosa. Je me comporterai comme si tout était permis car Dieu est mort. La croyance se transforme en réalité. Tout comme cette fiction. Et la réalisatrice tire les ficelles de la problématique jusqu'au bout et s'amuse à ébranler le spectateur même : cette histoire très crédible est-elle vraie, finalement ? Est-ce que je vais croire à ce village ? Les habitants de Cantoy Chico eux-mêmes, qui ont aidé à sa (re ?)constitution et jouent dans le film, y ont cru. La mise en abîme porte le voile du réalisme, et le travail de Claudia Llosa celui de la simplicité. Avec poésie. Alors, puisque la jeune cinéaste pense que « la liberté est une utopie » et que « au fond l'être humain est en quête d'une liberté métaphorique, un concept de liberté impossible à concrétiser », aura-t-on de cette idée une application à l'écran aussi pertinente que pour le monde des croyances ?

Cécile-Fleur Brunod

Interview de Claudia Llosa (en espagnol) : www.aero-puerto.net/cin02.htm

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