Née en 1995, l'hydre musicale fait rage sous le nom de Jack the Ripper et rassemble rapidement autour d'elle un cercle de fans férus du style, composantes rock'n'roll invitant au festin un violon, une trompette. La voix du charismatique Jack prend à la gorge un public envoûté. Le premier album auto-produit The Book of lies entame la collaboration picturale avec Juarez Machado et se fait une place dans les bacs grâce au distributeur indépendant Poplane. En 2002, le groupe signe avec Le Village Vert et l'Olympic Tour. Après I am coming, leur troisième album Ladies First rencontre en 2005 un succès accru et mérité.
Entretien avec le chanteur Arnaud Mazurel
L'album ne correspond pas à ce que vous attendiez, c'est quelque chose de nouveau ?
C'est un disque où beaucoup de canevas principaux partaient souvent de groupes, que je ne citerai pas, qu'on aimait bien. Ce qui était intéressant, c'était de partir de cette base d'accords connue pour pouvoir arriver à la transformer et à la faire évoluer dans une direction complètement inattendue. On ne savait franchement pas où on allait. Il y a un processus qui reste complètement expérimental, à partir du moment où le clavier ou le guitariste apporte la base, on ne sait pas vers quoi il va se diriger. Ce serait presque comme l'arrangement d'une reprise, mais qui va finalement devenir un morceau complètement nouveau.
Vous ne fonctionniez pas comme cela avant ?
Avant, il n'y avait pas clairement ce truc, finalement on n'était peut-être pas aussi inspirés que ça puisque ça sautait aux yeux le côté prométhéen de la musique, c'est-à-dire que tu voles toujours quelque chose à quelqu'un, tu ne crées jamais rien de rien. C'était la première fois que les influences arrivaient de plein fouet, mais il était aussi évident que c'est le disque où tout l'héritage a été beaucoup plus intégré. Le ton n'est pas donné dès le départ, il peut prendre un virage et être complètement différent. Ca, c'est quelque chose qui nous est assez particulier, je pense. Dans l'écriture rock en général un beat est donné et grosso modo au bout de trente secondes de la chanson l'ambiance est tout à fait donnée. Nous, au bout de deux minutes le morceau va incliner vers quelque chose, à trois minutes cinquante vers autre chose, et c'est pour ça qu'on peut reprendre un peu de rock progressif. Mais cela n'a rien à voir avec Gong ou Yes, par exemple. Il y a une approche dans l'écriture qui n'a rien à voir avec le psychédélique, car cette musique est très liée au début des années 70, mais finalement c'est un peu similaire. On est un peu écartelés entre une écriture pop, une écriture un peu symphonique, une écriture de rock progressif. Tout ça donne un écartèlement où on a du mal à se dire qu'on va faire trois minutes sur le même thème.
Vous avez aussi joué sur la musique de film, surtout Ennio Morricone ?
Encore une fois, c'était sans a priori. C'est venu un peu par hasard.
C'est le côté western de la musique ?
Oui, mais ce qui est intéressant sur ce morceau, c'est qu'il ne va pas du tout finir en western. Justement, les westerns italiens ne sont pas des vrais westerns comme les westerns américains ! C'est un album qu'on ne jouait pas en concert. Cn l'a mis en boîte et on l'a découvert en le faisant, comme si c'était une sorte de psychanalyse. A force de poser les choses, tout s'éclairait. On ne peut pas dire que ce soit un album expérimental, on ne s'est pas dit on va faire de l'expérimental, mais à la base on n'avait pas d'idées préconçues sur le résultat. C'était vraiment un travail d'équipe, le travail de l'ingénieur du son, par exemple, était très important dans la mise en espace. Mais le visage n'a pas arrêté de se redessiner tout le temps au fur et à mesure, même en milieu d'enregistrement on ne savait pas toujours et on était encore en train de redéfinir le morceau. C'est comme si on n'avait pas bien appris notre leçon. Donc, on a eu des doutes terribles sur le disque.
C'est peut-être pour cela que ça donne ce côté plus foisonnant par rapport aux autres albums ?
Oui, disons que dans les albums précédents on avait une idée et on se sentait beaucoup plus à l'aise avec les chansons, on en avait une idée claire. Après, il fallait restituer une forme d'émotion. Ensuite, comment passer du concert au studio, c'est toujours une expérience assez difficile. Mais là on n'avait pas du tout de modèle préconçu et c'est vrai que les morceaux font quatre cinq minutes, c'est assez révélateur.
Avant vous commenciez par la scène, il y avait plus de mise en scène alors que là vous vous êtes plus laissés aller à la musique ?
Oui, pour la première fois, cet album, on ne sait pas comment on va le jouer sur scène ! C'est un album qui est plutôt cérébral et qui ne vient pas du tout d'une énergie live. On a beaucoup plus travaillé avec notre imaginaire. C'est vraiment un album de studio, de recherche de studio sur les sons.
Par rapport au premier album, on a l'impression d'un éveil, de quelque chose de plus lumineux, de plus fluide. Ce n'est pas ton impression…
C'est le paradoxe, parce que bizarrement, c'était tout sauf naturel ou fluide, dans notre tête ça ne l'était pas au début. Donc, c'est un peu bizarre en travaillant beaucoup finalement d'aboutir à quelque chose qui paraît naturel. C'est un heureux hasard. Heureusement, sinon on aurait échoué. Ce qui est évident, c'est qu'il y a une évolution par rapport aux trois disques. Le premier était un album de folk sombre un peu claudiquant entre swing et un côté boiteux diabolique. Une espèce de bal musette où Méphisto était invité. Le deuxième est un album où, je pense, il y a une part forte, c'est un album inégal mais qui compte parmi nos meilleurs morceaux, comme La Femelle du requin ou Feral Buddleia, des morceaux assez oniriques, beaucoup plus comme de grands espaces. Cette fois-ci, l'écriture est beaucoup plus narrative, il y a un dialogue beaucoup plus fort entre la musique et la voix qu'auparavant.
Il y a moins de silences…
Ca va poser problème pour ton journal ? Je pense qu'il y a une part de mise en espace faite par l'ingénieur du son qui permet aussi d'avoir l'impression que la musique est plus cohérente, alors que le mix de l'album précédent était beaucoup plus plat. On a travaillé en Belgique avec un ingénieur du son, Stéphane Kramer, qui a travaillé sur la musique d'Amélie Poulain pour Yann Tiersen, qui fait des choses très différentes, des groupes de hardcore aussi ! Sur ce disque, il y a quelque chose de beaucoup plus fondu, qui s'interpénètre peut-être mieux. Mais comme le mix est tellement important, ce serait intéressant de voir quel travail cela donnerait sur l'album précédent. C'est vrai que là, pour certains morceaux, il y a un côté vraiment rock progressif. Dans le dernier, où il y a vraiment une histoire. Un maître zen apprend que sa femme a un amant. Il va les voir chaque soir et il les entend coucher derrière le mur. Il prend ça comme une sorte d'épreuve spirituelle. Le morceau dure à peu près six minutes et raconte tous les passages, son attirance au départ jusqu'au moment où il commence à avoir des doutes, s'il s'accorde une distance par rapport à cela ou si ce n'est pas simplement un signe d'impuissance qui finit par une forme de folie, parce qu'il perd complètement la foi dans son éthique, sa sagesse. Et là, c'est vrai que le texte et la musique font complètement corps.
Puissance, impuissance, ça signifie quoi pour toi la force ?
D'un point de vue musical, c'est accepter ses faiblesses et une certaine fragilité sur plein de morceaux, et tu te demandes toujours si c'est un bien ou un mal. C'est de pouvoir l'assumer comme quelque chose qui est. Je sens plein de moments de doutes et ces doutes transparaissent, c'est de pouvoir alors dire que tu les affirmes. Notamment dans cette chanson où il y a un orgasme de femme fait par un homme, la force c'est de pouvoir, par exemple, incarner un personnage efféminé sans sentir que cela remettrait en question ta virilité. Tu peux laisser échapper de toi-même ce que tu voudrais contrôler, mais qu'il ne faut absolument pas censurer. Vocalement, j'ai toujours pensé qu'il y a des chanteurs qui ont une voix très particulière, il y a toujours une voix qui est à peu près la tienne, mais plusieurs voix cherchent à parler et c'est laisser parler ces voix, même si elles sont un peu déconcertantes quand tu les laisses sortir, parce qu'il peut y avoir des côtés un peu…
Satanique, quand tu chuchotes…
Satanique, oui, mais quand on a le diable avec soi on ne craint rien ! Mais quand on traduit, par exemple, l'histoire d'un mec un peu au bout du rouleau et qu'on est soi-même au bout du rouleau, on enregistre et on sort des espèces de sons… C'est un peu comme une photo où tout le monde te dit que c'est très bien, mais toi, tu as un peu du mal à t'assumer comme ça. C'est une autre facette et il faut pouvoir supporter cette fragilité. Une des épreuves de cette expérimentation, c'est d'accepter des choses comme ça et de se dire que ça fait partie de soi aussi, même si tu devrais contrôler ton image de bout en bout. Non, il faut la laisser sortir…
L'album touche à la féminité chez les hommes ?
On l'a fait écouter à des gens à la fin de l'enregistrement et beaucoup de fans disaient qu'il y avait quelque chose de très féminin dans ce disque, pas quelque chose d'androgyne, mais quelque chose de féminin, une certaine vulnérabilité qui chez un homme peut paraître toujours un peu bizarre et est très difficile à catégoriser. Parce que ça ne correspond pas à l'homosexualité, ça ne correspond pas à un côté glamour où les hommes se travestissent en femmes, mais à un côté féminin en toi qui sort et qui vient sans que tu sois une femme. Donc, il y a des émotions hybrides, des influences dont on n'arrive pas très bien à savoir d'où elles viennent, et elles sont là. Et c'est très bizarre parce que comme tu n'as pas de modèle, personne à qui te référer, tu ne sais pas si c'est bien ! Ou si c'est quelque chose en fait qui est une forme d'échec, qu'il faudrait censurer quand tu découvres ce genre d'émotion nouvelle…
C'est une émotion nouvelle ?
Oui, dans cet album, il y a pas mal d'émotions nouvelles dans des registres qu'on n'avait absolument pas explorés. Oui, et tu ne sais pas comment les recevoir. Mais les choses que tu ne maîtrises pas, c'est peut-être justement vraiment toi. Et ça donne bizarrement le côté plus fluide, plus naturel. Je pense que sur ce disque, on a beaucoup plus travaillé en amont à maquetter et comme tu ne peux pas figer la musique, tu ne peux jamais la figer, au bout d'un moment une certaine spontanéité se perd. Plus tu en as conscience, plus elle se perd, donc tu es toujours obligé de la redéfinir. Tu crois que tu maîtrises et tu ne maîtrises pas. Et c'est très déconcertant, parce que tu as l'impression que le processus ne s'arrête jamais. Il y a des moments où tu voudrais répéter certains passages qui étaient bien sur certaines démos et tu t'aperçois qu'ils ne passent plus, parce que tu es toi-même dans la représentation de ce que tu faisais. Et tu te dis merde si on avait enregistré ce morceau quatre mois auparavant. C'est vraiment un art temporel, tu te demandes ce qui a disparu et pourquoi ce n'est pas pareil, et il faut redéfinir encore les choses. On voulait beaucoup plus maîtriser en maquettant et bizarrement on a eu le sentiment que à chaque fois ça nous échappait et il fallait recadrer les choses, changer l'angle, et pourquoi ? Tu peux faire exactement la même chose qu'avant mais tout à coup un esprit a disparu, et c'est pas là.
Et sur scène ?
Sur scène, c'est encore différent. Il y a toujours un grand hiatus entre la scène et le studio. C'est toujours un problème de traduction. Tu ne peux jamais avoir la même chose. Je n'ai jamais compris pourquoi, mais c'est comme ça. Encore une fois, tu as l'impression que tu n'es jamais maître de ta musique, jamais. Ce qui est très angoissant en studio, c'est qu'il y a quelque chose où la technique ne peut pas vraiment t'aider. Tu peux être très bon musicien, avoir une technique irréprochable, mais ce n'est pas ça qui va faire ton disque. Et pourquoi tu vas faire 5, 6, 8 prises et à un moment en plus il se passe quelque chose. Et ça, il n'y a aucune technique, rien qui peut te le permettre. C'est comme la musique de Joy Division, sur le papier c'est nul à chier, il n'y a qu'eux qui peuvent jouer leur musique. Le secret n'est pas dans la partition, il est dans un rapport que tu n'arrives pas à définir. C'est pour cela qu'il y a toujours un mythe avec les drogues, arriver à sortir de son état normal pour pouvoir en faire quelque chose, parce que c'est très angoissant de se dire tu fais la prise là et à ce moment quelque chose doit sortir. Est-ce que tu es dans le mensonge ou est-ce que quelque chose de vrai va sortir, ou est-ce que tu vas faire semblant. Sortir une émotion sur commande, tu ressors du studio avec les cheveux blancs parce que c'est un moment de vérité avec soi-même. Savoir si tu n'es pas complètement creux, si tu n'es pas un imposteur, si tu n'as pas, en fait, plus rien à dire. Tu as l'impression que ce n'est jamais le moment, demain, un soir où il n'y a pas de micro et on ne peut pas faire la prise, là tu te sentirais bien d'enregistrer quelque chose. C'est difficile de ne pas faire des disques avec une certaine forme de mélancolie ou de noirceur. Le défi te renvoie à quelque chose de toi-même qui te rend triste. Quand tu enregistres, tu es dans une forme de solitude, il y a un aspect jugement. Je suis étonné qu'il n'y ait pas plus de musique qui soient angoissées ou mélancoliques ou sarcastiques par rapport à ce problème. Il faut être en connexion avec ce que tu es à ce moment-là et ce doit être très difficile d'en sortir quelque chose de joyeux quand les conditions de studio sont tout sauf joyeuses. Il y a trop d'enjeux, un temps beaucoup trop limité pour avoir vraiment envie de se marrer, boire du champagne et se dire tiens allez on va faire la prise.
Qu'est-ce que l'imposture ?
Quand tu poses la question, c'est qu'il faut déjà tirer quelque chose dans ce sens-là. C'est-à-dire que l'imposture est toujours fausse par définition. La peur de l'imposture au moins, elle, est réelle. Et c'est tout ce côté découragé, comme quand quelqu'un pleure, quand tout s'effondre, à ce moment-là quelque chose sort qui est réel, c'est sur cette émotion vraiment de désarroi qu'il va falloir s'appuyer. Souvent, c'est au moment de la dixième prise que la chose se passe, parce que tu en as vraiment marre et au moment où tu es vraiment désespéré, cela crée une forme d'étincelle et quelque chose apparaît. Et tu sors quelque chose de pas forcément joyeux, mais quelque chose qui est là. C'est comme les photos, c'est peut-être pas le cliché que tu préfères de toi, mais au moins ce cliché photographique est réel, un instant T. je crois que la seule chose qui est importante en musique, c'est de sortir quelque chose qui n'a rien à voir avec la musique. Ce serait complètement absurde que la musique renvoie à un langage seulement musical. Il faut qu'elle produise quelque chose d'autre.
Quelle chose ?
Un état d'âme, une manière d'être au monde et qui n'a rien à voir avec l'idée d'une partie musicale. La musique est faite par des musiciens, mais ne s'adresse pas aux musiciens. Elle s'adresse justement à des gens qui ne sont pas musiciens et en ont rien à foutre de la musique, d'un solo. Il faut faire une instrumentation qui ne soit pas un solo.
Qui soit une émotion ?
Oui, mais c'est tout le problème. Tu te dis, tiens, je vais donner une émotion. Il ne faut pas confondre l'émotion avec la recherche de l'émotion. Si tu cherches à produire de la mélancolie, tu ne produiras jamais ça. La mélancolie est toujours là par hasard, enfin, mais elle ne peut pas être revendiquée comme telle. Si tu te dis que tu vas faire un disque triste, il y a peu de chance que ça marche. S'il est dans une intention, ça ne va pas marcher. Alors, c'est horrible de se laisser aller comme ça et de ne pas savoir ce qu'on va récupérer à la sortie. On ne peut pas se dire, tiens je vais être sincère sur ce disque, parce qu'à ce moment-là tu auras vraiment confondu la sincérité avec la recherche de la sincérité. Et c'est là qu'on arrive vraiment au concept du faux dans la musique. Le faux, ce n'est pas de chanter faux, parfois je chante faux dans mes disques, parfois la voix est très fragile, mais ce n'est pas ça qui est important. Quand la voix défaille, quand elle traduit une forme de vulnérabilité et que le chanteur n'est plus dans ses plus pures capacités vocales, mais c'est à ce moment-là que c'est plus vrai. Tout ça pour décrire un peu les conditions du studio et pourquoi c'est forcément un calvaire. Je pense que les autres ne le vivent pas du tout comme ça, c'est peut-être beaucoup plus personnel.
Et sur la scène, il n'y a pas cette fragilité ? Parce que le public est en face ? Sur scène, il y a l'impression d'une certaine force, peut-être alors d'un certain jeu qui dissimule cette fragilité ?
J'en ressors toujours lessivé. Il y a une espèce de lutte. Je pense que sur scène, le rapport est complètement différent. On n'est pas dans un rapport d'intériorité, une espèce de cage. Un studio, c'est froid, tu enregistres dans une cage à lapins, quand tu sors dehors tu es dans une banlieue, c'est gris, il pleut. J'aimerais bien imaginer un groupe qui chante le soleil enregistrer au milieu d'un truc super triste. C'est vraiment bizarre d'imaginer, par exemple, que toute la musique soul a été enregistrée à Chicago, c'est une musique qui a beaucoup d'énergie et beaucoup de foi et qui a été faite dans une ville mortifère, de briques et de brouillard. Je pense que c'était une forme de réaction par rapport à ça. Moi, j'ai l'impression de me laisser complètement engloutir ou envelopper par ce qui peut être autour. Et je ne vais pas chercher à lutter. On se croirait enfermés dans un cagibi de matelas par un sadique et je ne cherche pas à lutter, je me laisse complètement imprégné par son incongruité et je sors ce qu'il y a de ce lieu, je tire partie de ce que ce lieu a à donner. Peut-être que si on enregistrait aux Bahamas, il se passerait quelque chose de complètement différent ! Sur scène, il y a le public, c'est complètement différent. Il y a vraiment un rapport de force qui s'installe entre le fait qu'un groupe d'individus est sur scène et doit justifier du rapport à la parole et pourquoi eux sont sur scène et pourquoi pas n'importe qui.
C'est toujours la justification…
Oui, parce qu'il n'y a aucune raison. Tu ne peux jamais dire, je suis un musicien, je vais faire quarante albums. Chaque album est comme une forme d'épreuve. Tu te dis que tu as repoussé plus loin tes limites, mais tu ne sais jamais quand tu vas toucher le mur et tu ne pourras plus avancer plus loin. Tu traverses des moments de doutes sur toi-même et sur la musique. Sur scène, tu es déjà plus à l'aise, tu sais où tu vas, tu sais où tu peux amener le public. Tu as été dans la montagne, tu es revenu avec les Tables de la Loi ! Et tu sais maintenant. Mais quand tu allais sur la montagne, tu ne savais pas si un éclair allait se produire ou si la lumière allait t'apparaître. J'imagine que Moïse allant sur sa montagne y est allé penaud et en est revenu beaucoup plus sûr de lui en descendant.
Alors pourquoi s'être imposé cette épreuve de la musique ?
Tu ne te dis pas tiens je vais faire de la musique parce que j'ai envie de faire ça. Un jour tu entends ta voix sur un répondeur, ou quelque chose comme ça. Tu t'es entendu chanter et c'est véritablement horrible, la musique que tu fais est vraiment nulle. Et tu ne peux pas rester sur cette note-là, toute ta vie il faudra la corriger. Il va vraiment falloir sortir quelque chose, et à partir de quelque chose où tu sens que tu n'as pas vraiment de facilités, au contraire, ça te paraît monstrueux, mais vraiment nul à chier et tu vas travailler énormément pour essayer de modifier cette impression désagréable. A partir du moment où tu as commencé à mettre la main dans la musique, tu es pris dans une espèce de spirale infernale. Et là, je reviens à la thématique de la rédemption. Il va falloir que tu te rachètes par rapport à tes erreurs, que tu fasses un travail sur toi qui te permettra de te regarder dans la glace, où tu pourras écouter ta voix. Donc, ce n'est jamais un rapport où tu te dis ouao c'est super ce qu'on fait. Non, c'est toujours avec le fouet ! C'est presque masochiste. Mais au bout d'une certaine discipline apparaît quelque chose qui vaut le coup et qui progresse. Il y a des gens qui sont géniaux et d'autres qui ne le sont pas, je crois beaucoup plus en la force du travail. Mais ce doit être super d'être un génie, tu dois te sentir tout le temps porté, alors qu'en fait tu ne sais jamais si tu es un imposteur ou pas, si tu continues. Je pense que toute personne à un moment va découvrir qu'il ne devrait plus être là où il est. Il n'est plus en accord avec ce qu'il dit, avec ce qu'il fait. A ce moment-là, il faut avoir l'honnêteté de lâcher l'affaire.
Entretien réalisé en juin 2005 par Cécile-Fleur Brunod |
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