C'est où les gradins pour femmes ?

 

 

 

 

Hors jeu

de Jafar Panahi

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Iran / 2005 / 1h28 / Avec Sima Mobarak Shahi, Safar Samandar, Shayesteh Irani, M. Kheyrabdi, Ida Sadeghi, Golnaz Farmani, Mahnaz Zabahi / Scénario: Shadmehr Rastin / Photographie: Mahmood Kalari / Musique: Korosh Bozorgpour

 

© CFB

Le cinéma iranien contemporain s'est fait une place de renom aussi bien à l'étranger que dans ses propres frontières. Il s'attache ici à montrer « l'aspect humain des choses » et tire toute sa force du double sens inhérent au poétique : ce qui a trait à l'art et ce qui agit. Toucher le spectateur devient un moteur frappant et dépourvu de sentimentalisme qui bouleverse littéralement. Aux côtés d'Abbas Kiarostami, son professeur de cinéma, Jafar Panahi développe au fil de ses métrages une esthétique singulière faite de mobilité et de plans de parole. Traitant d'une société particulière et complexe, il s'en échappe à la fois et tend à des choses bien plus universelles. A travers le désir d'une fille d'assister à un match de foot au grand stade de Téhéran, Hors Jeu emmène la caméra sur le terrain d'une réalité régie par des règles strictes qui, laissant les femmes sur la touche, ne cesse de les confronter aux hommes. Un chef-d'oeuvre de métaphore à la limite du documentaire. Pour un libre arbitre.

« Si nous nous intéressons à une interdiction en particulier, cela nous pousse à en considérer beaucoup d'autres. Mon film travaille dans le même sens. Je pars d'un sujet relativement simple, et j'essaie de développer toutes les issues possibles. » Jafar Panahi aime partir d'événements petits mais profonds et élargit le cercle de l'histoire par avancées progressives, tantôt petites victoires ou défaites, affinant le contenu narratif et réflexif au fur et à mesure de l'entrée de ses personnages. Son esthétique du cercle affirmée dans son œuvre Le Cercle en 2000 introduisait ainsi des femmes de la plus jeune à la plus âgée, de la plus idéaliste à la plus consciente des réalités de la vie. Métaphore de la vie, donc, et du monde, le cercle souligne la notion de cycle, dans les étapes que traverse chaque individu, ce qui dans son métrage se traduira par un point de départ et un point de retour final à celui-ci, mais aussi l'enfermement, celui évident dans lequel la société iranienne confine les femmes, mais aussi les hommes. Et c'est bien un des mérites de Hors Jeu que de montrer à travers une situation en apparence centrée sur les femmes combien les hommes sont en difficulté avec eux-mêmes. Aborder la fiction sous un angle féminin ouvre des voies très intéressantes, déclare le cinéaste. Il avoue également se passionner pour le monde des enfants, car ils sont tendus vers l'accomplissement de leurs idéaux sans être encore conscients des difficultés auxquelles sont confrontés les adultes. Il prend ici plaisir à filmer sur la scène d'une passion des adolescents et de jeunes adultes, à mi-chemin entre les deux, faisant surgir du même coup la notion de « vieux jeu ». « En Iran, le service militaire est obligatoire, les soldats ne sont pas fonctionnaires mais des appelés. Ces hommes sont issus de familles ordinaires, ils sont comme tout le monde… Ils peuvent donc facilement comprendre les désirs et les envies de leur génération. Ces soldats sont là pour imposer des interdictions, et ils ne se sentent pas toujours très à l'aise avec ce qu'ils font. De l'autre côté, vous avez les plus âgés, avec des points de vue beaucoup plus traditionnels. Les traditionalistes représentent 10% de la population mais ils ont le pouvoir. Evidemment, il y a un choc entre ces deux générations. »

« Il y a huit ans, l'équipe nationale iranienne battait l'Australie et se qualifiait pour la Coupe du monde. Les joueurs reçurent un accueil triomphant de la part de la population. En Iran, l'entrée dans un stade de foot est interdite aux femmes. Mais cette fois-ci, près de cinq mille femmes passèrent au-dessus de la loi et entrèrent dans le stade pour célébrer la victoire des joueurs. Cet événement suscita de nombreux débats. Je me rappelle avoir lu à cette époque l'article d'un journaliste sportif qui expliquait que dans la Grèce ancienne les femmes étaient confrontées au même problème. Pour pouvoir supporter leurs fils qui étaient de vrais héros sportifs, elles se déguisaient en garçon. Il y a quatre ans, j'étais dans les gradins du stade où s'entraîne notre équipe nationale et à ma grande surprise je reconnus ma fille, cheveux courts et chemise large, qui se faufilait parmi les hommes. L'idée du film est née ce jour-là. Quand j'ai réalisé que l'Iran était à nouveau sur le point de se qualifier pour la Coupe du monde, j'ai décidé que c'était le moment de tourner. »

Le thème du match de foot est idéal dans la mesure où il place les femmes sur un terrain a priori masculin, sapant en même temps deux formes de préjugés, ceux généraux qui régissent habituellement le rapport entre hommes et femmes et à l'intérieur le sort plus particulier réservé aux femmes par le quotidien iranien. Sport international, le football permet, en outre, d'introduire l'étranger dans le débat et renvoie à nouveau à des schémas plus universels à travers la comparaison avec d'autres pays. Dans la forme, le film suit exactement la logique du match : arrivée au stade pour la jeune fille, puis le match ne pourra être vu mais aura lieu à un autre niveau, entre les soldats et les filles mises en quarantaine dans ce qui ressemble à un enclos pour bétail derrière les gradins, et enfin le retour en bus et la liesse populaire dans la rue. A l'arrière du stade, comme en marge de la société mais pas tout à fait, un cercle de la parole s'est constitué malgré lui et les deux équipes, masculine et féminine, se disputent le ballon à coup de diatribes, driblant, feintant, se faisant des passes et s'encourageant mutuellement, fair-play ou dans la provocation, cherchant à forcer le passage, éviter les pénalités, assurer ses arrières, prendre position et élaborer des stratégies. La dialectique est serrée et des événements extérieurs interviennent comme autant d'éléments supporters des uns ou des autres. Chaque équipe marque ou perd les points ensemble, jusqu'à la fin du film. Tous sous la bannière du drapeau iranien. Ce qui est contenu, déborde et ce qui contient, est débordé. Une harmonie parfaite entre le fond et la forme qui se clôt sur un tir au but et l'espoir d'un franchissement des barrières. Une magnifique victoire pour le cinéma iranien et pour Jafar Panahi, lui qui recherche l'ouverture du cercle.

Cécile-Fleur Brunod