Crossing the bridge – The Sound of Istanbul

de Fatih Akin

 
     
 

La mondialisation a des torts commerciaux que nous déplorons, et des bienfaits musicaux que nous apprécions. Tandis que les barrières volent en éclats, c'est avec ses particularismes régionaux que la musique se présente ici à nous. Après Head on, elle a inspiré Fatih Akin et le réalisateur nous emmène à la porte de l'Orient, nous plonge dans la lumineuse moiteur d'une ville fébrile et sonore. Il a mis dans son film Baba Zula, groupe néo-psychédélique, Selim Sesler, virtuose tsigane, Ceza, hip-hoppeur de la rue, Müzeyyen Senar, la Grande Dame d'Istanbul, mais aussi le flegme d'une métropole mythique, le chant de ses minarets, le break de ses rues, la complexité de ses origines culturelles. Et a enfourché sa caméra en compagnie d'un cow-boy du son, adepte du « street recording », Alexander Hacke.

Entretien avec Fatih Akin

Vous avez choisi de filmer Baba Zula sur le Bosphore, entre Asie et Europe. En ce qui vous concerne, Allemand d'origine turque, qu'en est-il de votre identité culturelle ?

Je suis comme Baba Zula, entre Orient et Occident. Je suis sur le bateau. C'est pourquoi je peux si bien m'identifier avec Istanbul. En Allemagne, les gens me demandent encore si je suis allemand ou turc. Cela fait dix ans qu'on me pose la même question et je donne toujours des réponses différentes. Parce que les choses changent… cela dépend du temps, de plein de choses. A Istanbul, c'est comme ça. J'ai demandé à la ville : êtes-vous une ville européenne ou une ville asiatique ? Et la ville m'a répondu : je suis les deux et je ne suis jamais la même.

MK2 est le bon endroit pour nous entretenir avec vous aujourd'hui ?

C'est une bonne maison. Je suis très fier que ce soit eux qui présentent mon film. Ils ont acheté les droits de distribution de mon précédent film Head on au Festival de Berlin, et cela a été le début d'une merveilleuse amitié.

Vous avez toujours habité en Allemagne ?

Oui, je suis né là-bas.

Vous allez souvent à Istanbul ?

Chaque année, parfois plusieurs mois, parfois moins.

Beaucoup d'Allemands vivent là-bas ?

Pas mal, oui. La communauté allemande compte je crois 20 000 personnes. Pas autant que les Turcs en Allemagne.

En Allemagne, les Turcs trouvent un bon terrain d'expression artistique ?

Oui. J'en suis un bon exemple. J'ai saisi ma chance en Allemagne et je ne suis pas le seul. Peut-être que je suis le réalisateur le plus connu, mais il y a une vingtaine de réalisateurs turcs en Allemagne. Et la plupart d'entre eux sont très bons. Et ce chiffre grossit avec la nouvelle génération, il y en a de plus en plus. Parfois je donne des cours à l'université, c'est fantastique, on se demande qui sera le prochain réalisateur turc…

Vous avez monté votre propre maison de production…

J'ai fondé Corazon International pour protéger mon travail. Mes premiers métrages avant Head on , je les aime bien, mais pas tant que ça. Il y a quelque chose plus de l'ordre de l'éducation. J'avais des producteurs et parfois je devais faire des compromis. J'étais forcé de couper des bouts et d'utiliser une certaine musique. Vous êtes toujours en train de lutter, résister… et on dépense beaucoup d'énergie dans cette bataille. C'est stupide. Dans ma conception de la réalisation, le film est une forme artistique et le réalisateur est l'artiste. Donc, donnez à l'artiste ce qu'il veut ! L'objectif était donc de protéger mon travail à 100% et créer cette société a été la solution pour conserver cette totale liberté que je recherche. C'est aussi pour cela que je ne suis définitivement pas intéressé par Hollywood. Je n'y aurais pas la liberté que j'ai aujourd'hui avec ma petite société. Et pour moi, c'est beaucoup plus important que de toucher un plus grand public. Toucher plus de gens avec quoi ? Des compromis. C'est inutile.

Votre film Head on a reçu cette traduction en France, mais en allemand le titre du film signifie « contre le mur » ? Tout en étant au coeur du sujet, ces deux titres sont un peu différents, quel est votre sentiment là-dessus ?

Cela ne m'a jamais posé de problème. Celui qui a édité tous mes films est anglais et avant de travailler avec moi était traducteur. La société de production a émis quelques propositions que je n'aimais pas trop. Des choses comme « open vanes »… et « against the wall », qui ne faisaient pas sens. En anglais, cela signifie avoir le dos appuyé contre le mur. « Head on » convient parce qu'Ivan n'est pas contre le mur, il le heurte. Tout tourne autour de ce crash. Et mon éditeur, ancien traducteur, m'a dit que ce titre donnait la description la plus vraie de ce sentiment. Je lui ai fait confiance.

Head on , c'est votre première collaboration avec Alexander Hacke ?

Nous avions besoin de quelqu'un qui s'occupe du son et le cale en 5.1. Et pour cela, je veux la meilleure personne. Son groupe est célèbre pour sa connaissance du son. J'aime énormément travailler le son, c'est vraiment très intéressant. Peut-être autant que le travail avec la caméra. Et même peut-être plus ! Je suis scénariste, réalisateur, producteur, acteur… mais si je devais faire autre chose que tout cela, je pense que ce serait dans le travail du son. Je crois que je pourrais le faire bien, j'ai une bonne oreille.

Vous êtes DJ...

Oui, parfois.

Quand vous avez mixé au Mk2 Quai de Seine pour la Fête de la Musique, beaucoup de Turcs semblaient connaître toutes les paroles par coeur, c'était des chansons connues ?

Oui, pour certaines. J'ai regardé le public, il y avait des Turcs, des Arabes… et j'ai décidé de passer plus de musique de ce genre. C'était très bien.

Entre les Turcs et les Arabes, comment cela se passe-t-il en Turquie ?

Il n'y a pas vraiment de lien. Je peux dire que, au niveau politique et historique, il y a une sorte de désaccord. En particulier à la frontière turque, les Arabes ont pris des bouts de territoire aux Anglais au profit de l'empire ottoman. Ils se sont battus contre les Anglais et les Turcs. Depuis, ce n'est pas très important, pas très profond, mais il y a une faille peut-être. Ce sont des cultures différentes. Particulièrement au sud et à l'est de la Turquie, il y a beaucoup d'influences arabes et de gens arabes. Ils habitent là et continuent à parler arabe. Mais les cultures sont vraiment différentes. Même si en apparence il n'y paraît pas. Les Turcs sont plus, je ne sais pas, asiatiques. Plus proches de régions comme l'est de l'Iran, la Chine occidentale. C'est la région d'origine des Turcs.

Comment est appréhendée la question de l'entrée de la Turquie dans l'Union Européenne ?

Je pense que c'est mitigé. Je ne peux pas dire que tout le monde ait la même opinion. J'ai posé la question aux musiciens : voulez-vous rejoindre et être une partie de l'Union Européenne ? Et ils m'ont répondu non. Je ne l'ai pas mis dans le film car c'est trop actuel et je voulais faire un film qui sera encore contemporain dans dix ans peut-être. Mais j'étais très surpris. Beaucoup, la plupart d'entre eux m'ont dit qu'ils ne voulaient pas de cette appartenance. Ils se revendiquent comme asiatiques. Ce sont leurs origines. Nous essayons d'être européens, m'a-t-on dit. Mais quand quelqu'un essaie, cela veut dire qu'il ne l'est pas. Mais si vous allez à Istanbul, vous ne vous sentirez pas comme un étranger. Les Turcs aiment beaucoup les Français, surtout à Istanbul. La ville a été occupée par les Français. Il y a beaucoup de mots turcs qui viennent du français : ascenseur, bicyclette, camion…

Que signifie « arabesque » ?

Cela signifie : influencé par l'arabe. Atatürk a fondé le gouvernement turc en 1923. C'est un pays très jeune. Il n'a même pas un siècle. Ce n'est pas comme la France, l'Allemagne ou le Mexique… Avant 1923, c'était un empire, l'empire ottoman. Lorsque la Turquie a été fondée par un putsch révolutionnaire, cela s'est passé comme au Mexique, quand la Turquie a été fondée, Atatürk a eu le désir de lui donner comme perspective l'ouest, d'emmener la culture vers l'ouest. Donc, il a entrepris des réformes très absurdes et radicales, très précises. Il était interdit de porter certains genres d'habits, il fallait porter des vêtements occidentaux. Le fès était interdit. L'alphabet arabe a été changé en alphabet latin. Le calendrier est devenu le calendrier romain. Et l'une des réformes les plus radicales a concerné la musique. Il était interdit d'écouter n'importe quelle musique à la radio. C'en était trop et les Turcs n'ont pas accepté cela. Ils ont commencé à écouter la radio arabe, car c'était le pays voisin. Ils préféraient écouter ça plutôt que du tango. Le mot « arabesque » vient de là. Les artistes turcs se sont mis à écrire des paroles turques mais sur de la musique arabe.

Et aujourd'hui ?

C'est très populaire ! Et commun en même temps. J'aime beaucoup l'arabesque. Cela fait partie de la foule. Dans chaque taxi, station de bus, vous entendez de la musique arabesque. C'est la musique de la culture populaire, des gens pauvres.

Dans votre film, tous les groupes chantent en turc. C'est un choix de votre part ou c'est comme ça là-bas ?

Ils chantent en turc. Ils ne chantent pas en anglais. Très peu de musiciens chantent en anglais ou dans les deux langues. Quand les artistes turcs chantent en anglais, c'est seulement pour faire une carrière internationale.

Comment avez-vous choisi tous ces groupes, avec beaucoup de musiciens de la rue ?

C'est un mélange de coïncidences et intuitions. J'ai reçu beaucoup de critiques en Turquie, surtout quand nous étions en train de faire le film, pas après, sur le choix des artistes. C'était impossible de tous les mettre dedans. Je voulais donner une idée, juste donner une idée, une impression. Offrir un spectre des musiques de la rue très indépendantes aux pop stars.

Dans Head on, Ivan loge au Grand Hôtel de Londres… Cet endroit est très spécial là-bas ?

J'adore cet hôtel ! C'est une bonne base, vous avez accès à tout, c'est au centre de tout. Le personnel est très cool. Nous faisions des concerts dans ma chambre avec les musiciens de la rue. Ils jouaient très fort ! Et les clients ne disaient rien. Vous ne pouvez pas faire ça partout.

Dans Head on, il y a cette formule « punk is not dead »… Qu'est-ce que le punk aujourd'hui pour vous ?

C'est une idée. C'est la résistance. La résistance contre le système général. Aujourd'hui, tout est mis sur le même niveau : c'est l'effet de la mondialisation. Le punk peut être une résistance. Mais le punk est-il mort ? Je ne sais pas. C'est très commercialisé.

Müzeyyen Senar, la Grande Dame d'Istanbul, qui chante pourtant à la manière traditionnelle, pourrait être une punk finalement ?

Mais les paroles de ses chansons sont punk. Elle dit : Mes péchés ne regardent personne. Je bois, et alors ?!! Elle ne passe pas dans les circuits médiatiques, elle est un peu mise en quarantaine.

Les derviches tourneurs également sont très étonnants, eux qui perpétuent un mysticisme très traditionnel et qu'on pourrait donc croire hermétiques utilisent la technologie moderne.

Ils sont ouverts d'esprit. En parlant des clés du soufisme, l'un d'entre eux m'a dit : « S'il y avait un mot pour définir le soufisme, je dirais tolérance ». cela m'a beaucoup appris. Ils le pensent vraiment. Ils sont très tolérants.

Qu'est-ce que Radio Oxygen ?

Il y a un mot d'argot en Turquie : « Turcs blancs ». Les Turcs blancs, ce sont des Turcs de classe moyenne, éduquée. La plupart d'entre eux ont voyagé, sont allés aux Etats-Unis, en Europe. Ce n'est pas qu'ils ont la peau blanche, il ne s'agit pas du tout de cela, mais ils ne sont pas vraiment de type turc ou arabe. Des gens qui sont exactement comme vous, il y en a beaucoup là-bas. Et Radio Oxygen est la radio de la classe des Turcs blancs. Je ne veux pas faire de discriminations. C'est juste pour donner une définition. J'aime beaucoup la musique qu'ils passent. Parfois, c'est un peu trop électronique. C'est vraiment de la musique moderne. Ils ont toujours les meilleurs Dj. Ils ont très bon goût.

Entretien réalisé en juin 2005 par Cécile-Fleur Brunod

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