Quatuor tragi-comique

La Crevette d'Acier

 

Chansons à voir, à rire et à pleurer

Sandrine rêvait d'être top model chez Saint Laurent ou Chanel, mais elle a fini comme bâton au rayon ski chez Décathlon… Chloé quitte sa Roumanie natale avec pour tout bagage un accordéon, et plus chanceuse elle est devenue chanteuse, entourée de trois chouettes garçons… A Bora-Bora, c'est parce qu'il fantasme sur Chantal que Thomas écrit des cartes postales… Mais c'est dans un bar à boire que Michel rencontre monsieur M, pas banal non plus, puisque c'est à cette suite que Vincent s'adonne aux petites vertus de la plume à chansons… Madame Fleutio danse le tango et c'est Jean-Claude qui donne le tempo, en fait dans l'ombre c'est bien Damien qui officie au saxo, et comme Jacky a le jazz dans la peau, sur scène il lui gratouille le dos, pourtant c'est Monique que ça titille et elle en pousse des vocalises à faire frémir un chameau, des mimiques un peu rétro aussi, mais ça l'histoire nous le dira, c'est parce que petiote elle a avalé de travers un chamalo…

La Crevette d'Acier appartient à cette famille de fanfarons mélomanes qui poussent volontiers la chansonnette au détour d'un air de banjo. C'est alors que s'ouvrent à nous des horizons spectaculaires et familiers, suaves et joyeusement hantés. Le geste se mêle à la chanson et la parole se fait expressément polissonne. L'humour grince gentiment, cingle à pas de loup et entraîne un public soudain enclin au rire sur des choses pas forcément très drôles. Quatre comparses un peu musette folâtrent dans une débandade diablement orchestrée, taquinent les cordes, tapent la ritournelle sur le fil du trottoir et font valser la guitare, pogoier le violoncelle. Ils nous en content de bien bonnes sur la vie qui est une fête et nos amis les humains qui en ont parfois bien du chagrin, au bout de la roulotte. Pas farouche pour un deux sous, la Crevette d'Acier a eu la bonté d'ôter sa carapace et de nous mettre l'eau à la bouche, et surtout de nous expliquer le méli-mélo ci-dessus décousu, sans blague ! Si toutefois, vous ne croyez pas les révélations qui vont suivre, vous trouverez pour sûr toute la vérité entière et complète sur leur site Internet : www.crevettedacier.com

Avez-vous quelque chose à ajouter à vos dépositions biographiques sur Internet ?

Damien (saxophone, clarinette, percussions, voix…) : Il y a du faux et du vrai…

Monique (accordéon, chant…) : ... disons que je ne suis pas roumaine, mais j'ai bien raté le Conservatoire !

Quand la Crevette d'Acier a-t-elle poussé son premier cri ?

Nous avons fait notre premier concert en janvier 2000 à La Rochelle. Nous sommes trois à venir du théâtre, avec une formation de comédiens, tandis que Mathias, le guitariste, vient du jazz et du funk. Nous travaillions sur un spectacle mi-cirque, mi-théâtre en Auvergne, où nous avons passé un an. Ce projet n'a pas vu le jour mais l'idée de la Crevette a germé. De retour à Paris, nous avons proposé à Mathias que nous connaissions de rejoindre le projet. Pour Damien et moi, La Crevette d'Acier est un premier projet musical. Même si la musique était déjà là, mais pas sérieusement. Vincent qui écrit la plupart des textes avait un groupe de chansons depuis cinq, six ans déjà, les Ménilmarlous, avec un piano et trois voix, très visuel également.

Comment définissez-vous votre spectacle ?

Comme des « chansons à voir ». On a cherché pendant longtemps un terme dans lequel on se reconnaisse et on ne trouvait pas... « Spectacle », c'était vrai mais pas que… « Concert », c'était vrai mais pas que… Finalement, « chansons à voir » donnait une image assez proche de nous. Et puis, ce n'est pas facile dans le milieu de la musique… mais on aime bien être entre plusieurs cases. Les programmateurs ne savent pas où nous mettre. On est inclassables. Au début, c'était un peu handicapant, mais finalement ça nous plaît bien. Et c'est ce qu'on revendique, parce que le public, c'est ça qui le surprend…

« Chansons à voir », ça plante un décor…

Justement, chacun venant d'un univers différent, une des inspirations qui nous rassemble, c'est le cinéma. On en parle beaucoup. Mathias et Chloé composent. Mathias fait aussi les arrangements et c'est un fanatique de musique de film ! Et c'est vrai que ça revient beaucoup dans nos discussions. Il y a des choses évidentes, comme Danny Elfman dans l'univers de Tim Burton… On ne s'en inspire pas directement, mais c'est quelque chose qu'on a en tête. Et même dans l'écriture de Vincent, beaucoup de chansons sont écrites comme des courts métrages. Pas un couplet, un refrain, un couplet, un refrain. C'est très condensé et il faut qu'il y ait une chute. Et chaque chanson est écrite pour un jeu d'acteurs. La musique nous aide énormément à planter le décor, susciter des images, amener du suspense, tous ces trucs… Voilà pourquoi nous n'avons pas un style de musique défini…

Comment s'est construit ce spectacle ?

Petit à petit sur les deux premières années. Durant toute cette période, nous avons joué tous les lundis et mardis à 22h15 au Point Virgule. C'est là que le spectacle s'est construit. Nous avons travaillé avec un metteur en scène qui nous a beaucoup aidés. Antoine Scotto a eu un rôle très important. Les premières années, nous avons suivi la mise en scène à la lettre, puis on a commencé à l'éclater, des chansons se sont rajoutées, d'autres sont parties… Il y a des rendez-vous qu'on ne rate jamais, c'est comme une partition… Et maintenant qu'on l'a dans les pattes, on improvise aussi, on arrive à être très actifs à ce niveau…

 

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1 er concert : Janvier 2000 à La Rochelle

1 er disque : Mars 2005

Label : Pygmalion Records Ltd et Trompe-Oreille

Booking : Zamora Productions

Etes-vous des artistes engagés ?

Nous sommes dégagés. Après, je ne sais jamais vraiment ce que ça veut dire « engagé », il y a plein de manières d'être engagé… Aucun de nous n'est dans un parti. On a tous, je pense, une conscience politique et citoyenne, mais sur scène on n'a pas envie de mélanger. Ce n'était pas un choix au départ, ça s'est fait tout seul. Dans notre univers, les personnages dont on parle, on ne les aborde pas sous un angle social mais par un biais humain, quels que soient leur caricature, leurs défauts, leurs problèmes… En ce sens, je pense que nous avons une certaine conscience civique. C'est l'humain qui nous intéresse. Et le décalage. Ce décalage qu'il y a dans la vie, on est toujours sur le fil entre le drôle et le tragi-comique. On adore ce fil-là ! La chanson de Madame Flutio en est un bon exemple. Elle a une vie un peu foireuse où pas mal de choses ne lui arrivent jamais… et à côté la vie bat son plein, un type la fout dehors parce qu'il faut qu'il rentre… ça en fait une situation comique alors qu'elle est dans un désespoir total… on aime bien ce genre de confrontation ! On aime observer ce qui se passe entre les gens et leurs désirs, les déceptions, ces choses-là… On parlait de cinéma tout à l'heure, mais on a tous grandi avec Charlie Chaplin, Buster Keaton, ça marque… les Monthy Pytons, c'est cet humour en décalage qu'on essaie d'approcher, parce que plus c'est sombre et tragique, et plus c'est drôle ! Et aborder du point de vue de l'humain, ça permet de se mettre dedans sans juger. On n'a pas envie de juger. Par exemple, la chanson sur la boîte de nuit, beaucoup de gens nous reprochaient d'avoir fait une chanson anti-campagnarde… mais en Auvergne, on allait tous les samedis dans cette boîte !

Vous êtes parisiens ? 

On est tous parisiens, sauf Vincent qui vient de La Rochelle, mais ça fait quinze ans qu'il habite Paris. On a vécu un an en Auvergne dans un trou paumé pour ce projet de cirque sous chapiteau – on faisait les clowns ! C'était une bonne expérience, ça chamboule beaucoup de choses…

Que s'est-il passé entre le moment où vous avez monté le spectacle et celui où il a commencé à tourner et prendre de l'ampleur ?

Le spectacle a vraiment pris ses marques au Point Virgule… et là le bouche à oreille a fonctionné tout de suite ! Ce n'était pas évident, ça nous a confortés et aidés. Petit à petit, on a eu des opportunités, on a fait le Palais des Glaces, la petite puis la grande salle. Et c'est après le Palais des Glaces qu'on a décidé officiellement de se diriger plus vers la musique que le café théâtre. Au début, on était très cabaret, il y avait beaucoup plus de mise en scène, et même presque des petits sketches. Avec un côté plus musical, ça nous permettait de jouer plus, de jouer dans des salles de musique actuelle, sous des chapiteaux en plein air… Et puis, venant du théâtre, en cinq ans on a développé plein de choses au niveau musical. On a énormément travaillé la musique. Il y a cinq ans, ça n'avait pas du tout la même gueule ! On compensait avec du théâtre, du coup ça plaisait aussi mais c'était très différent… C'est marrant, parce qu'à l'époque, je me souviens, la plupart des groupes qu'on rencontrait étaient dans le cas inverse. Ils avaient d'abord leurs chansons et rajoutaient de la mise en scène dessus. Maintenant, ces groupes ont tendance à aller vers la mise en scène tandis qu'on se dirige plus vers le concert. Mais ça nous va bien, ça nous permet de développer le contact avec le public, d'être plus libres sur scène, et musicalement on en a envie. 

Quelle est la part du chant dans le parcours artistique de Chloé ?

J'en ai toujours un peu fait, j'ai toujours adoré ça. Depuis La Crevette, j'ai intensifié le rythme, je prends des cours lyriques toutes les semaines. Je crois que j'ai toujours voulu faire ça, depuis toute petite, c'était mon truc. Mais il a fallu que je rencontre des gens qui m'y incitent pour que je le fasse vraiment. C'est marrant, toute seule, je n'y aurais jamais pensé… 

Vous venez de sortir votre premier album… après cinq ans de scène !

C'est tard, très tard ! Mais on ne se sentait pas prêts avant. On avait fait un cinq titres, un peu bricolage mais bien, qui en fait nous a servi d'étape. On se sentait trop théâtre pour attaquer un album, et je pense qu'on avait raison, on n'aurait pas pu. Et puis chaque année, il s'est passé quelque chose… au bout de deux ans et demi on a rencontré un tourneur, une équipe chouette au bon moment qui nous a emmené en dehors de Paris… cette année le premier album… on a vraiment la sensation que ça avance ! 

Vous pensez déjà au suivant ? 

Oui, ça y est ! Ca fait un mois et demi qu'on travaille dessus. On arrive avec un nouveau spectacle en 2006. Sur le spectacle actuel, il y a des chansons qui sont là depuis six mois, d'autres depuis cinq ans et demi… alors on s'en débarrasse et on recommence ! 

En conclusion ? 

Eh bien, voilà, le noyau dur de c't'affaire-là, c'est de continuer à explorer le maximum de pistes… Comme justement depuis le départ on n'est pas enfermés dans une catégorie, on peut se permettre d'aller gratter où on veut, de nous amuser, et de toujours surprendre… On est un peu catalogués « groupe drôle » quand même… et ça nous donne envie de faire des trucs pas drôles ! On va essayer de pas forcément faire rire tout le temps, on verra si ça passe… C'est un vrai plaisir de faire rire les gens ! Mais ce qui me touche le plus, c'est ce qui me fait rire et pleurer en même temps. On parlait de Chaplin… et pour moi le vrai rire est celui qui se nourrit aussi du tragique, de la dureté, de la tristesse… La vie est comme ça. Buster Keaton des fois se prend des gamelles, il a failli se tuer plusieurs fois ! Et les plus grosses gamelles sont toujours les plus drôles…

Entretien réalisé en juin 2005 par Cécile-Fleur Brunod