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Be with me est bel et bien parmi nous. On se l'est arraché dans les coulisses des sélections et il a immédiatement conquis le public cannois. Il a fait l'Ouverture de la Quinzaine et est sans doute l'avant-goût le plus prometteur d'un cinéma made in Singapour en pleine renaissance, grâce à ce réalisateur justement, Eric Khoo.
Destiné à être un cinéaste prodige - sa mère l'emmène dans les salles obscures dès l'âge de deux ans et lui met une caméra Super huit entre les mains à huit ans –, ce dernier ne faillit pas à la vocation. Bercé depuis l'enfance par les films de Fantasy, les westerns spaghetti, James Bond, Spiderman et autres comics, le choc s'opère avec Taxi Driver, qui lui fait prendre conscience qu'il y a plus au cinéma que des monstres et des dinosaures ! Depuis, sa préférence va aux petits drames, aux « histoires simples » et aux personnages « qui ont des dysfonctionnements mais doivent s'intégrer dans une société régulée ». Pas étonnant qu'Eric Khoo aime particulièrement les cinéastes Aki Kaurismaki et Krysztof Kieslowski, sans bouder Steven Spielberg et avec toujours un faible pour l'acteur Robert de Niro. Il fréquente les classes de cinéma du City Art Institute de Sydney, mais surtout se gave de tout film en cours sur le territoire australien, et en 1990 son court-métrage d'animation Barbie Digs Joe est le premier de son pays à faire le tour des festivals à l'étranger. Il fait scandale avec son dernier court Pain, sur le sado-masochisme, avant de passer aux longs, d'abord Mee Pok Man, dont le succès en 1995 donnera un coup de fouet à l'industrie cinématographique singapourienne, suivi de 12 Storeys. Il a monté la maison de production Zhao Wei Films, pour lui et pour ses confrères.
Be with me est le fruit du Destin. Tout d'abord celui de la rencontre fortuite du réalisateur avec la remarquable Theresa Chan en été 2003 tandis qu'il s'escrimait en vain depuis un an à faire tenir dans un script les thèmes majeurs Amour – Espoir - Destin avec son co-scénariste Wong Kim Hoh, journaliste au Straits Times célèbre pour sa série d'interviews « A Life Less Ordinary ». Theresa Chan, sourde et aveugle depuis l'adolescence, aujourd'hui sexagénaire au courage et au parcours exemplaires, commence par lui envoyer un stylo et une montre : au travail, et sans plus tarder ! C'est ainsi que la réalité se mêle à la fiction dans ce film choral dont Theresa Chan sera le point d'orgue. La trame narrative éclatée s'articule autour de trois histoires principales entrelacées de manière inégale pour tirer chacune les unes des autres leur sens profond au moment opportun. Le fil conducteur pousse les personnages à la quête de l'être aimé et le destin les amène à se croiser subrepticement.
Le film s'ouvre sur une belle composition au piano qui égrène lentement les accords tendres et tristes à la fois de la vie. Puis Eric Khoo filme avec un calme contemplatif les objets, gestes, déplacements, lieux qui constituent le quotidien de gens « un peu moins ordinaires ». De la bouilloire au lit bordé de claires-voies, des étals de poissons à la découpe de la viande au marché, de la boutique d'un vieil homme au lit d'hôpital de sa femme mourante. De la rencontre sur Internet aux échanges de SMS de deux étudiantes s'adonnant aux fanfreluches, de leur virée en boîte aux premiers baisers, de l'abandon brutal au silence cruel. De la solitude pouilleuse d'un homme boulimique aux buildings scintillants de Singapour jusqu'à son amour platonique pour une icône chic. De tout âge, de toute classe sociale, à chacun son ordinaire, ses plaisirs et ses douleurs, le rêve ou le souvenir venant parfois relever le pain quotidien. Chacun mange à la table de sa destinée. C'est à l'intérieur de ce quotidien filmé sans artifice, de préférence suivant une succession kaléidoscopique de plans fixes qui laissent à l'image toute liberté de se mouvoir de l'intérieur - parfois le montage file l'ellipse, fait glisser l'instant et nous emporte - que se joue la tragédie humaine, qui marque ou illumine les visages, saisis au plus près de leurs expressions. Dans cet enchevêtrement très réaliste et tout singapourien, Theresa Chan se détache telle une étoile concentrant en elle les trois arcanes humaines Amour, Espoir, Destin et leur donnant sens. Il n'est de mots autres que les siens pour parler de son silence. De vie plus forte que celle qui a été brisée. De pensée plus vaste que celle qui a été emprisonnée. De courage plus grand que celui d'affronter son destin. D'amour plus vrai que celui de son prochain. Admirable espoir.
Cécile-Fleur Brunod |
2005 / Singapour / 1h30 / Avec Theresa Chan / Musique : Kevin Mathews, Christine Sham / Production : Zhao Wei Films (& Infinite Framework) / Distribution: MK2
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