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Steven Soderbergh et Paulo Branco présentent : le père et la perte de l'enfant. Par une coïncidence inouïe à tel point l'argument des deux films est similaire, ces deux grands producteurs aux antipodes, respectivement placés sous la bannière du sud et du nord, nous proposent une version de ce qu'on appelle communément un fait divers, un drame cruel qui touche une personne sur un million. Sophie et Alice ont été enlevées par un jour comme les autres. Tout à coup disparues, desaparecedeu, gone… alors qu'elles étaient si petites, si fragiles, si précieuses. Marco Martins et Lodge Kerrigan adoptent le point de vue du père. Deux chefs-d'œuvre technicolor sur une tragédie commune sombre, à New York et à Lisbonne.
Les réalisateurs retracent la quête obsessionnelle de ce qui existe toujours et n'est plus, peut-être, en danger, ce qu'il faut absolument retrouver, ce qui manque terriblement. Le jour fatidique est répété inlassablement. Les plans généraux s'attardent sur la circulation routière ininterrompue et la foule anonyme des lieux publics. Puis l'objectif de Lodge Kerrigan fait instantanément corps avec son personnage, se focalise sur sa nuque et ne décroche plus de son visage hagard. Même idée fixe. L'image rétrécie se remplit de sa sueur, suit son errance frénétique, s'entrechoque au rythme de sa réalité traumatique. Les bruits extérieurs sont étouffés au profit de l'unique écho de son cœur, un silence rempli de sa voix qui déraille, de ses pas qui résonnent. Au contraire du flux du dehors, pêle-mêle de mouvements et de heurts, la caméra insiste sur le lien instauré dès qu'il y a dialogue. Elle va alors d'une vie à l'autre, d'un mot à un regard sans interruption. Pour nous livrer une relation reformée, celle touchante et glissante de Keane avec une autre petite, qu'on lui a confiée. Son dangereux et fragile salut sous la forme d'un petit museau conscient et innocent, dans un jeu d'acteurs criant de douceur, étourdissant de vérité. Les halètements font place à la voix.
Reprendre pied avec la réalité doit se faire par l'enfant. Et c'est après un manteau bleu que court quant à lui Mario, jusqu'à ce qu'une petite fille lui tende la main dans une envolée de pigeons. Réalité inéluctablement triste. La névrose de Mario a pris une forme calme et déterminée, obstinément rationnelle, follement paternelle. Marco Martins nous offre des plans fixes, plus distants, mais dont le recul ne rend le drame que plus édifiant. Il en profite pour filmer Lisbonne amoureusement, ses perspectives, ses détails architecturaux antiques, vues plongeantes depuis ses toits, mais aussi les carrés et les droites qui compriment désormais le cerveau de Mario, étouffé de tout et de rien. Dans un monde dépeuplé d'une seule, Alice est le reflet de mille visages, le creuset d'innombrables diversités. Parfois la caméra tremble, l'image se brouille. Et dans cette ville du sud où la pluie semble ne devoir jamais cesser de tomber, la magnifique partition de Bernardo Sassetti s'arrête finalement sur l'accord parfait, une touche de piano sombre qui vire au sifflement flottant.
C'est en nombreux contre-jours que les deux cinéastes transmettent la languide lueur de vies qui se poursuivent après un acte contre nature. Silhouettes intolérablement réelles à elles-mêmes. La tonalité semble ne pouvoir être autre que bleue, métallique, presque un aplat en noir et blanc chez Marco Martins, le brouillard de ce qui n'est plus qu'une esquisse. Les milliers de points de couleur agités de Lodge Kerrigan ne sont qu'une alternative aux contrastes des intérieurs. La lumière frappe parfois de plein fouet mais plus souvent de biais, tranche plus qu'elle ne baigne, toujours dure et crue même quand elle est chaleureuse.
La douleur filmée de toute beauté. La vie en arrêt, insatiable cours, injuste flopée, inextinguible amour, effroyable déchirée.
Cécile-Fleur Brunod
Alice de Marco Martins / 2005 / Portugal
Keane de Lodge Kerrigan / 2004 / Etats-Unis |
Quinzaine, 37e |